Ma mère, Carmen

Avant-propos

Tel que mentionné à la page « Chemin d’humanité », je dédie cette section aux écrits de ma mère, Carmen.

L’écriture a été, pour elle, un moyen d’expression thérapeutique qui lui a permis de vivre certaines guérisons intérieures. Elle désirait, d’ailleurs, écrire un livre à ce sujet pour inviter d’autres personnes à écrire afin de guérir. Elle avait aussi le projet de publier sa biographie. Malheureusement, la maladie lui a enlevé les capacités nécessaires à la concrétisation de ces deux désirs qu’elle portait.

C’est pour lui donner la parole et lui rendre hommage que je lui dédie cette page où je transcrirai, petit à petit, ses textes.

Afin de situer ma mère dans l’espace et le temps, mentionnons qu’elle est née au Québec, dans les années 1920. Ses parents étaient à la campagne, mais la crise économique et de l’exode rurale les amenèrent à Montréal. C’était l’époque des familles avec de nombreux enfants. Ma mère était la dernière de 16 enfants. Sa mère, Maria, est morte en essayant d’accoucher du 17e bébé, qui, lui aussi, est décédé. Ma mère n’avait que deux ans. Personne n’a officiellement adoptée ma mère et ne l’a pris définitivement sous son aile. Son père est mort au début des années 1950.

Ma mère s’est mariée à l’âge de 27 ans avec un « bon parti ». Elle a eu quatre enfants. Elle a demandé la séparation après 24 ans de mariage. Elle était une autodidacte. À 50 ans, elle a commencé à suivre plusieurs cours et formations. Elle a donné des ateliers dans un centre communautaire. Elle a fait partie de plusieurs organismes.

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Voici l'hommage que j'ai écrit pour elle à l'occasion de ses funérailles

 

Hommage à ma mère

Le 3 mai est une date importante dans l’histoire de l’humanité.

Si on regarde les éphémérides, plusieurs évènements marquants ont eu lieu. Par exemple, le 3 mai 1494, Christophe Colomb découvre la Jamaïque. Le 3 mai 1922, quatre scientifiques canadiens annoncent la découverte de l’insuline. Et le 3 mai 1963, Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream ».

Par contre, le 3 mai 1927, naissait, en plein déménagement familial dans le Faubourg à m’lasse de Montréal, Carmen Raymond, seizième enfant de Maria Lapointe et de Pierre Raymond.

Son destin changea le cours de l’histoire et la mienne.

Elle passa son enfance un peu comme une nomade, se promenant de sœur en sœur (il faut dire qu’elle avait perdu sa mère à l’âge de deux ans), tellement, qu’elle découvrit le bonheur d’avoir une chambre seulement lorsqu’elle se maria à 27 ans... Son adolescence fut un peu plus difficile lorsque son père décida d’aller vivre sur une ferme. Décidément, Carmen, n’était pas bâtie pour faire le train des vaches à 4 heures du matin… Un peu plus tard, elle enflamma le cœur de nombreux hommes. Je n’ai jamais réussi à compter le nombre de flirts et de prétendants qu’elle a eu… Pourtant, un seul fut l’élu, Roland Fradet. De leur union naquit quatre beaux enfants, intelligents, aimables et espiègles…

Après 21 ans de durs labeurs pour élever sa famille en portant le nom de Madame Roland Fradet, Carmen découvre le féminisme dans la foulée de l’Année Internationale de la Femme en 1975 et reprend son identité et son nom et s’appelle désormais, Madame Carmen Raymond. Pour elle, c’est une seconde naissance. Elle s’inscrit au Cégep de Rosemont, à l’âge de 50 ans, en écriture théâtrale. Son talent pour l’écriture avait déjà fait bénéficier, quelques années plus tôt, la paroisse Saint-René-Goupil en écrivant deux créations collectives avec des jeunes adultes.

Elle était devenue vivante, la vie s’ouvrait à elle. C’est le début de l’explosion de ses nombreux autres talents qui dormaient depuis plusieurs années. L’écriture et le théâtre, oui, mais aussi le dessin, le patinage artistique, l’animation communautaire et bien d’autres. C’était la transposition de ses talents de mère et de femme au foyer qui se vivaient autrement. Carmen y faisait déjà tout à la perfection, par exemple, personne ne pouvait résister à son roastbeef ni même à sa soupe. Au chalet, les suaves parfums de sa cuisine faisait toujours apparaitre, comme par magie, oncle Robert qui avait son chalet à plus de 150 mètres du nôtre pourtant…

Chaleureuse, accueillante, élégante, rêveuse, passionnée, artiste, mais aussi profonde, spirituelle et croyante. Ayant toujours le souci de comprendre, d’aller plus loin dans ses connaissances et celles d’elle-même. Elle a suivi tellement de cours et d’ateliers. Elle a touché à la relaxation subliminale, la méthode Tomatis (écouter de la musique de Mozart en dessinant), Al-Anon, le regroupement Joie de Vivre, le yoga avec Colette Maher, la gymnastique douce par les balles, l’alimentation du docteur Kousmine, et j’en passe. Elle aimait la musique et la danse, ne ratant jamais une occasion d’aller danser en plein air dans les parcs de Montréal ou à Dorémi. Les promenades à vélo et le ski de fond étaient aussi de ses nombreuses activités.

Le creuset de ses souffrances passées avait transformé cette femme en faisant d’elle un être de joie, inspirée et inspirante! Grâce à son apport dans le milieu communautaire de son quartier, elle aida plusieurs femmes à s’épanouir et à se prendre en main. Elle dépassa même les frontières en allant produire son one woman show à Asbestos un 8 mars… Elle était une autodidacte et tout ce qu’elle faisait lui servait de thérapie et lui permettait de s’épanouir. Elle a été consciente, plus tard, qu’écrire lui a permis de guérir. Elle voulait même écrire un livre à ce sujet. Les projets ne manquaient jamais chez Carmen. Elle a été bénévole dans plusieurs mouvements et comités. Elle lisait beaucoup. Elle partageait avec moi ses découvertes que ce soit au niveau de la foi, de la spiritualité, des relations humaines, de la relaxation, de l’alimentation, du théâtre, des chansons, etc.

J’aimerais la remercier pour tout ce qu’elle m’a apporté de bon et de moins bon, car tout cela à fait de moi la personne que je suis et je ne voudrais rien y changer.

Je la remercie pour nos longues discussions dans le cadre de porte de ma chambre à l’heure du coucher. Pour sa foi qu’elle m’a transmise et qui me fait vivre. Carmen a été la première personne signifiante de ma vie. Elle s’est mise au monde par elle-même et j’en ai beaucoup bénéficié.

De tout ce que j’ai appris d’elle, je me souviens de trois courts textes, comme des cadeaux reçus qui m’ont servie beaucoup et que j’ai pu approfondir dans ma vie : le slogan Al-Alnon et AA : « Lâcher-prise et s’en remettre à Dieu »; la Prière de la Sérénité : « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne puis changer; le courage de changer les choses que je peux; et la sagesse d’en connaitre la différence »; et une phrase qu’elle avait lue quelque part, phrase qui changea mon regard sur les autres et qui a été déterminante dans ma vie : « aimer quelqu’un pour ce qu’il est, et surtout, pour ce qu’il est appelé à devenir ».

Nous avons tous connu Carmen, mais notre relation avec elle fut unique selon chacun de nous comme autant de visages de Carmen qui nous ont apporté à tous un petit cadeau précieux.

Maman, je t’aime et je te remercie pour tout.

Martine Fradet

3 mai 2012

 

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Voici le texte que ma fille Pascale, qui avait 23 ans à l'époque, avait écrit en hommage à sa grand-mère décédée.

« Passages », pour Mamie

Quand le temps n’est plus
Qu’une longue rivière
Qui bon gré, mal gré
Nous porte sur ses flots

Quand les étoiles s’éteignent
Maculant de poussière
Les rêves accomplis
Nos mille et un châteaux

Quand le chant des cigales
Se mêle à celui
Des oiseaux et du vent
Et des ans qui s’entassent

Quand la pluie éclabousse
Le fleuve de nos mémoires
Et que les visages
S’étiolent comme des nuages

Il nous reste les ailes
L’amour, le soleil,
La lumière éternelle
De la vie qui reprend

De mémoire il nous reste
Celle des autres, celle
Qui, infaillible
Nous portera de l’avant

Il nous reste à jamais
Les rires des vivants
Et les cœurs qui éclairent
Toutes ces nuits trop longues

Nous qui ne seront plus
Que couchers de soleil
Il nous restera
Toute la beauté du monde.

 

À la douce mémoire de cette femme exceptionnelle qu’était Carmen Raymond,

Je t’aime et t’aimerai toujours, Mamie.

Pascale Cour

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Ma mère se faisait un plaisir d’écrire un acrostiche, lors de nos anniversaires et lors de la naissance de ses petits-enfants. En voici un, en son hommage, composé par ma belle-sœur Jocelyne.

CARMEN

Coquette dame, toute fragile, avançant à petits pas sur les marches saccadées de sa vie;

Arbre aux multiples ramifications, artiste dans l’âme qui voulait qu’on l’aime à tout prix, telle sa fameuse Charlotte;

Rêveuse de sa vie à coups d’émotions puissantes, écartelée entre ses désirs et la réalité banale;

Magicienne des mots et poète sensible;

Envolée tardive passé 50 ans, émerveillée de vivre enfin;

Naïve et touchante à la fois, telle fut Carmen qui sut aimer à sa façon, avec les moyens que Dieu lui avait donnés, ceux qui ont croisé son chemin…

 

Nous te saluons Carmen et te souhaitons de grandir dans l’éternité!

Belle-maman, je regrette de ne pas avoir connu la vraie femme que tu étais.

Jocelyne

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Écrits de Carmen

Comme ces textes sont ceux de ma mère, je décline toute implication et responsabilité face aux opinions et aux propos véhiculés dans ces textes.

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Lettre en hommage à ma mère

Carmen, dans les bras de sa mère Maria. En médaillon, son père Pierre.

(Voici une mise en contexte que ma mère avait écrite sur un papier brouillon, pour se souvenir des cirsconstances du décès de sa mère, Maria. Elle a écrit sur ce papier qu'elle voulait que ce soit le début de sa biographie.)

« En ce 19 juin 1929, grand désarroi dans la maison. Maman, au bout de son sang, décède en donnant naissance à un 17e enfant qui meurt à son tour. Toute la famille est en larmes. Le médecin qui l'a accouchée dit à mon père : « Je vous l'avais bien dit, M. Raymond, de ne plus faire d'enfant à votre femme! » Ces paroles m'ont été rapportées par Yvette, une de mes soeurs aînées.»

 

Maman,

Comme j'aurais aimé te connaître, sentir la douceur de ton amour envelopper tout mon être, comme j'aurais aimé que tu sois près de moi tout au long de ce parcours triste et sans joie qu'ont été mon enfance et mon adolescence dans lesquels la noirceur se faisait de plus en plus dense.

Comme j'aurais aimé pouvoir, de mes angoisses te parler et d'entendre toi les tiennes me raconter. Comme j'aurais aimé que tu sois à mes côtés le jour de mon mariage pour me rassurer. Comme j'aurais aimé être témoin de ton bonheur, contemplant tes petits enfants, les pressant sur ton coeur.

Quelle vie de labeurs et d'abnégation a été la tienne. Combien petite me paraît la mienne! 

Enfanter, enfanter, toujours enfanter. Enfanter jusqu'à en crever.

Pourquoi d'un dix-septième avoir le jour donné? Lui, au même moment que toi, n'est-il pas décédé? Combien impitoyable fut ta destinés!

Comme j'ai eu froid dans mon âme et dans mon corps trop tôt sevrés.

Aujourd'hui, bien que ton corps ne soit plus du monde des vivants, je sens ton esprit veiller sur moi inlassablement. Et ces doux mots, lesquels je ne me souviens pas d'avoir prononcés, ce soir, à ton oreille, tendrement, je veux te les souffler :

« Je t'aime, maman... je t'aime, maman... maman! Je t'aime! »

 Carmen xx

 

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Ses « one-woman-shows »

Ma mère a présenté des spectacles solos, ses « one-woman-show » comme elle les appelait, dans divers centres communautaires, surtout lors de la Journée Internationale de la Femme, le 8 mars. Elle a même été à Asbestos.

Ses monologues, « Mon blues de femme », « Un show de toutes les couleurs » , « Du rêve à la réalité», « La solitude peuplée » ont permis à d'autres femmes, fin des années '70, début '80, de s'interroger sur leur vie personnelle, leur vie de couple (le manque de communication), sur l'image de la femme véhiculée dans la société et de penser qu'il y avait peut-être autre chose dans la vie à vivre qu'exceller en tâches ménagères (être la reine du foyer), être bien coiffées, maquillées, habillées; que les femmes ont bien plus à apporter à l'humanité.

Quand je regarde notre société d’aujourd’hui, 40 ans plus tard, je me demande si tout cela a vraiment changé…

 

« Mon blues de femme » (Carmen Raymond)

« J’aurais aimé être une artiste pour pouvoir faire mon numéro pour savoir pourquoi j’existe! »                                                                                                                                      

Ben oui! J’aurais donc aimé ça être une artiste. Mais y’é un peu trop tard pour y penser. M’voyez-vous, à mon âge, moi, une femme, suivre des cours de théâtre? Surtout pas dans un Cégep avec des jeunes, y paraît qu’c’est une gang de drogués qui pensent rien qu’à baiser… Qu’est-ce que l’monde dirait? N’empêche qu’l’théâtre, ça m’a toujours ben gros fasciné.

Être une comédienne, une vraie. Tragique, comique, prétentieuse, niaiseuse, malheureuse, heureuse, amoureuse, toutes les euses possibles et impossibles. D’nos jours, tu peux même parler joual sur une scène, t’as pas besoin d’être ben instruite pour ça pis d’avoir suivi des cours de phonétique. Tout le monde peut l’faire, fais-le donc!

C’est-y assez l’fun! Tout le monde, mais à condition, pour une femme, d’être jeune, belle et sexy. Jeune… c’é vrai que j’suis un peu moins jeune depuis qu’j’ai commencé à vieillir… Pis belle, j’sais pas, peut-être qu’avec un bon r’montage de peau et un p’tit coupage de nez, ça pourrait s’arranger… Qu’est-ce que vous en pensez?

Ah! Oui, c’est vrai, vous avez raison, j’rêve encore en couleur. Ça doit être ma ménopause qui me travaille encore, j’suppose. Riez pas, ça c’est pas drôle, la ménopause. L’autre jour, j’suis allée voir mon docteur, pis j’y ai dit, comme ça :

« Docteur, j’sais pas c’qui arrive, j’commence à penser. »

« Tu penses, toi, ma vieille! »

« Ben oui, docteur, pis j’pense à toutes sortes de choses bizarres (Ça c’é mon mari qui dit ça). Par exemple, y m’semble que j’aurais l’goût de faire du théâtre, même écrire des monologues, des poèmes. Même des fois, j’commence à zieuter les hommes sur la rue, y’en a même un que j’trouve pas pire pantoute. Dites surtout pas ça à mon mari, docteur, y va penser que j’suis folle pour vrai! »

« Quelle âge as-tu? »

« Ben docteur, j’pas pour vous dire mon âge devant tout l’monde icitte à soir! Vous avez rien qu’à regarder dans mon dossier. »

« Ben, c’est bien ça que j’pensais, c’est ta ménopause, ma vieille! »

« Ça vas-tu durer longtemps, docteur, ma ménopause? »

« T’as pas à t’en faire, ça peut durer 5 ans, 10 ans, 15 ans… Y’a rien là! J’vais te prescrire des valium, tu vas voir qu’en les prenant, tu vas te sentir assez bien que tu penseras plus à rien! »

« Mais docteur, si j’pense pu à rien, j’vais être un légume! »

« T’as pas besoin de penser, tu es une femme. On est là, nous autres, les hommes, pour penser à votre place, vous autres, les femmes! »

« Ah, docteur, c’est ben fin c’que vous venez de dire. »

J‘me suis dit, en moi-même, j’vas l’avoir dans un p’tit coin noir.

« Docteur, c’é-t-y vrai que vous autres aussi, vous avez un genre de ménopause? On l’appelle l’andropause. Même que vous pouvez avoir des chaleurs, pis être un peu plus impatients que d’habitude, même que ça peut agir sur certaines de vos performances, c’é-t-y vrai ça docteur? »

« Bien, c’est un peu vrai, oui, en effet.»

« Est-ce que vous leur prescrivez des valium aux hommes, docteur? »

« Voyons donc ma vieille, qu’est-ce que tu dis là? Les hommes n’ont pas besoin de valium, ils ont seulement à faire un homme d’eux! »

« Docteur, c’é pas ben fin ce que vous venez de dire là. À ben y penser, gardez-les donc pour vous, vos valium. On sait jamais, vous allez vieillir, vous aussi docteur, vous en aurez peut-être besoin. »

Là, j’suis revenue chez-nous. J’ai pas besoin de vous l’dire, j’étais en beau mautadit. Pour m’changer les idées, j’me suis mise à penser au théâtre. Quand j’y pense! Vivre dans la peau des autres, avoir les problèmes des autres, t’as pas le temps de penser aux tiens, ou presque. Mé à ben y penser, j’pense que j’aurais aimé mieux être un artiste-homme qu’une artiste-femme, parce que c’é ben moins d’ouvrage.

Parmi les artistes-hommes qu’on voit à la TV ou en spectacle, y sont pas toutes si beaux pis si jeunes que ça, y’ont du succès pareil. Prenez, par exemple, Yvon Deschamps. Y a ben gros d’talent. Mé avec ses cheveux grisonnants, y’a pas d’besoin d’shampoing colorant. Au contraire, ses ch’veux gris lui donnent du charme. Cé pas important, cé pas pareil, c’t’un homme! Y aussi Jean Lapointe avec son bedon qui pointe. Pas besoin de gaine 16 heures Playtex. Y’a pas besoin d’être sexy, lui. Cé pas important, cé pas pareil, c’t’un homme! Y’a aussi les deux Rogers, Roger Beaulu et Roger Giguère. Avec leur nez à la Cyrano de Bergerac, y’a pas eu besoin qu’on les amputasse. Y se sont sauvé un paquet d’argent, les chanceux. Parce que leur grand nez leur donne un air intelligent. Cé pas important, cé pas pareil, ce sont des hommes!

Mais parmi les artistes femmes, y en a une surtout que j’trouve ben chanceuse, pis que j’envie ben gros. Cé Carole Laure! Elle, elle l’a l’affaire : elle est fascinante, tangotante, murmurante, a pas d’voix, mé a tout c’qui faut à part ça… est jeune, belle et sexy. Cé ça que les hommes aiment. Cé vrai que pour aller avec le quotient intellectuel de ces messieurs, j’parle pas de ceux qui sont venus me voir à soir, j’parle des autres qui ont pas osé se compromettre, oui, pour les autres, cé ben assez suffisant.

Dans l’fond, nous autres, les femmes ordinaires, on é plus chanceuses qu’on pense, on n’a pas besoin des hommes tant que ça! Ben oui, nous autres, les femmes, on peut faire un paquet de choses ensembles, pas d’hommes, qu’les hommes sont pas capables de faire pas de femmes. La preuve, on peut se toucher, s’embrasser, même danser ensemble, sans se faire remarquer. J’sais pas si vous avez déjà vu des hommes se toucher, j’parle pas dans les sports, s’embrasser, danser… ensemble? Peut-être dans des endroits un peu spéciaux, mé dans le monde ordinaire? Pas souvent.

Oui, nous autres, les femmes, on est chanceuses pis importantes à part ça. Très importantes même. Parmi les artistes-hommes, si y’avait pas eu d’femmes-moumans pour les enfanter, les porter neuf mois, les chouchouter, les dorloter, les décrotter, les élever quoi! Y’en a qui seraient pas rendus ben loin, aujourd’hui. Y a même un monsieur, un monsieur très célèbre, qui a dit : « En arrière de tout homme qui a réussi, il y a une femme. » Cé bizarre, y’a jamais personne qui a dit : « À côté de toute femme qui réussit, y’a un homme. » Y’on pas pu l’dire parce qu’y en a pas. Si y’en a déjà eu un, y’a eu peur, pis s’est sauvé!  

Faudrait tout de même pas charrier! J’vous l’ai dit, nous autres, les femmes, on est chanceuses, importantes et pis très autonomes à part ça. On é plus dans les années ’40 ni ’50. Depuis ’63, avec le bill 16, la femme qui veut travailler, à part travailler à la maison, elle a pu d’permission à demander à son mari. On é-tu assez grand ’filles, vous pensez! Aujourd’hui, en 1983, la femme qui travaille, surtout si elle a des enfants, à part son mari, se lève de bonne heure, fait l’déjeuner, va mener les p’tits à la garderie et s’en va à son vrai travail. La journée de son vrai travail finie, s’en va chercher les p’tits à la garderie et revient toute essoufflée… Là, si elle a peur de s’ennuyer, elle peut toujours faire le cuisinage, le ménage, le magasinage, l’esclavage, quoi!

Vous voyez, quand j’vous disais que ça avait ben changé, surtout depuis 1975, l’année de la grande libération de la femme! Oui, les hommes ont bien évolués. Ils ont enfin compris la valeur et l’importance de la femme. On est tellement importantes, nous autres, les femmes, pour eux autres, les hommes, que des fois, ça leur en prend deux, ou plus!

Ouais! C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle! Quand j’pense à tout c’que j’viens d’vous dire… C’est ben simple, y’a des jours où j’me sens tout croche en dedans, puis j’suis en beau mautadit. Par contre, y’a d’autres jours où ma ménopause me travaille moins fort, j’suppose… J’trippe ben gros, j’nous trouve chanceuses, nous autres, les femmes ordinaires, oui, chanceuses, autonomes, importantes et très libérées… et pis j’suis fière de vivre, aujourd’hui, en 1983, dans une société où il n’y a pas de sexisme. Oh! Pas de sexisme du tout… ou presque…

Et je suis heureuse d’être une Femme!

 

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Quelques poèmes

 

À l'intérieur de son monologue « Du rêve à la réalité », elle avait inséré quelques-uns de ses poèmes.

 

 

Rêve en couleur

Dans la noirceur de mes blanches nuits,
Sans cesse ton visage me poursuit :
Toi et tes yeux ensorceleurs,
Toi et tes dents nacre de perle,
Toi et tes lèvres, ô combien sensuelles,
Toi et tes mains divinement belles.
Mon amour, que mes nuits loin de toi passées
S’écoulent interminables et vaines.
Je revois nos deux corps enlacés
Échangeant de longs baisers passionnés
Sur nos lèvres enflammées, rouge sang,
Rouges comme le sang dans mes veines coulant.
Heureuse qu’il soit rouge ce sang,
Car s’il était blanc ce sang,  
Je devrais te dire adieu,
Nous ne serions plus amants
Puisque je serais déjà feu.

***

Le grand amour

Quel est ce sentiment impalpable
Et si indéfinissable?
Ce sentiment qui lorsqu’il nous habite
Sans cesse en nous cohabite.
Le grand amour, puisque c’est de lui dont il s’agit,
N’est-il pas le sel de la vie?
Tout ce qui de près ou de loin le touche
Il le revalorise avec sa magique touche.
Il transforme tout sur son passage.
Changeant un ciel orageux en un ciel bleu sans nuage.
Il nous amène à découvrir, de la personne aimée,
Toutes ses qualités
Et il nous transporte extasiés
Au-delà de l’éternité.

***

Comme à vingt ans

Et si on s’espérait comme on espère le printemps
Et si l’on se regardait comme se regarde deux enfants
Comme des flocons qui virevoltent dans le ciel
Comme des récoltes qui se balancent au vent
Comme des poussières qui roulent en abondance
Comme le vent qui oubli
Comme un vieux frère d’amour!
Et si l’on s’aimait comme on aime à vingt ans
Et si l’on buvait comme un nectar enivrant
Tous ces moments exaltants
Pour s’en désaltérer intensément.
Et si tu voulais
Et si je pouvais
En devenant amants
Nous aurions toujours vingt ans!

***

Frisson d'automne (elle aurait aimé que ce poème devienne une chanson)

Femme remplie d’amour et de tendresse
Je n’ai plus la fraîcheur de ma jeunesse.
Quand viendra-t-on cueillir ce fruit d’automne
Qui lorsque la brunante frissonne
Se sent enveloppée de mélancolie?

Après cinquante ans, est-ce la vraie vie?
De la mélancolie, mélancolie.

« Cesse de t’apitoyer sur ton sort
Écoute ce qui en toi crie le plus fort :
Le manque d’amour, l’absence de tendresse?
Mets de côté ton rêve de jeunesse :
Ton beau prince charmant sur son cheval blanc. »
« Mais Claude Léveillé l’a bien chanté :
‘Sur mon cheval blanc je t’emmènerai
Défiant les mers et l’immensité.’
Que de rêves cette chanson m’a procurés. »
« Change de cassette, vis dans ta réalité.
D’amitiés, tu devrais t’accommoder.
Permets de te laisser apprivoiser.
Allons, secoue ta mélancolie,
Puis donne un sens à ta vie.
Tu verras, quand on sait la prendre la vie,
Comme elle deviendra envoûtante la vie.

Après cinquante ans, le cœur se nourrit
D’amitié et de tendresse,
D’amitié et de tendresse,
D’amitié et de tendresse,

Et qui sait?

Peut-être d’amour aussi,
Peut-être d’amour aussi,
Peut-être d’amour aussi…

 ***